LE MOT DU
CINÉPHILE

 

 

 

 

 

 


LA FABULEUSE HISTOIRE DE MONSIEUR RIQUET Documentaire
Jean Périssé
France 2014 1h25
Avec Bernard Le Coq, François-Henri Soulié
Musiques interprétées par Tormod Dalen, Oriane Fohr, Muriel Batbie-Castell (chant)
Texte de Michèle Teysseyre et Jean Périssé

 

« Il était une fois une reine qui accoucha d’un fils… » Le ton est donné. La « FABULEUSE HISTOIRE » commence à la manière d’un conte, un conte de Perrault (un beau salaud, celui-là, comme on le verra plus tard dans le film). Le narrateur, c’est Bernard Le Coq, complice de la première heure du réalisateur Jean Périssé – souvenez-vous, c’est lui qui incarnait un Chateaubriand vieillissant dans son très poétique et très romantique long-métrage L’OCCITANIENNE (2008). Cette fois, ce n’est pas une fiction qu’il nous livre, mais un documentaire historique consacré au très extraordinaire Pierre-Paul Riquet, le créateur du Canal du Midi. Si le nom comme l’œuvre sont familiers, du moins dans nos contrées (cf. Nougaro : « L’eau verte du Canal du Midi… »), la légende créée au XIXe a fini par cacher l’homme. La statue qui, depuis deux siècles, contemple les Toulousains du haut des allées Jean-Jaurès est bel et bien celle d’un inconnu emperruqué du temps de Louis XIV. Car en matière d’Histoire, l’hagiographie s’avère souvent plus dangereuse que l’oubli – ce n’est pas Jeanne d’Arc ou Vercingétorix qui vous diront le contraire… Explorant les piles d’archives conservées au bureau du Canal du Midi à Toulouse, interrogeant chercheurs, historiens, conservateurs et même descendants du grand homme (ils sont nombreux), le film progresse à la manière d’une enquête. Ici, point de docu-fiction : le genre déplaît profondément au réalisateur. Et lorsqu’on voit le pouvoir d’évocation des tableaux et des gravures d’époque qui illustrent le propos, on réalise combien il a raison ! Véritables « reporters » de leur siècle, les peintres du temps nous font partager mieux que quiconque les affres de la peste à Toulouse, le fracas du siège de Castelnaudary, les embarras de Paris aux alentours du Pont-Neuf, les splendeurs de Versailles et de la cour. Mais attention, ce n’est pas dans un musée que le réalisateur nous entraîne… Son film est plein de galops de chevaux, de ruisseaux en liberté, de passages d’écluses, d’intérieurs de châteaux (notamment Bonrepos, aux portes de Toulouse, où vécut Riquet), d’horizons méditerranéens. Avec la complicité des Voies Navigables de France, d’associations d’amoureux du Canal (notamment « Un film sur Riquet », qui lui donna l’envie de raconter cette histoire), le réalisateur a pu naviguer entre Toulouse et Sète, dans le sillage de la barque de poste que Robert Mornet – un « fou » génial aux allures de vieux chaman cévenol – s’est mis en tête de reconstruire d’après un modèle de 1818.

Quant à l’histoire, elle est simple : à un âge où aujourd’hui on songerait à la retraite, un riche financier (Riquet) décide de creuser un canal reliant l’Atlantique à la Méditerranée. Projet insensé ? Que nenni, d’autres avant lui y avaient songé ! De plus, tout ça va dans le sens de la politique que Colbert, le tout puissant surintendant aux Finances de Louis XIV, tente alors d’insuffler à la France. Il y a dans l’air une volonté de relance économique, de grands travaux (la construction de Versailles démarre au même moment). Et puis, bien fait pour le roi d’Espagne qui verra les taxes sur les marchandises transitant par Gibraltar lui passer sous le nez ! Va donc pour Riquet… Mais les relations entre les deux hommes – aussi dissemblables que peut l’être un méridional bon vivant et un haut-fonctionnaire septentrional – vont s’avérer plus difficiles que prévu. Les lettres qu’ils échangent sont un modèle d’amabilités fielleuses, de chausse-trappes déguisées que Bernard Le Coq (délicieux Riquet) et François-Henri Soulié (formidable Colbert) nous font revivre dans un mémorable face à face enregistré en studio. Si vous ajoutez à cela la musique de Marin Marais, interprétée en « live » au violoncelle baroque par Tormod Dalen (Le Concert Spirituel), cela donne une belle plongée dans le temps. De l’humour, de l’aventure, des conflits d’intérêt, des rêves aussi… Qui a dit que l’Histoire était ennuyeuse ?

 

Rosebud